Le train le plus long du monde

par Roch Jub, en 2009 ...

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Il m'a obsédé, et à raison. Un backpacker croisé à Fès un an avant me l'avait fait découvrir et depuis c'était mon but. Monter à bord du train le plus long du monde. Le train mesure 2,3 kilomètres de long et relie Nouadhibou à Zouerate en plein néant, longeant la frontière du Maroc jusqu'à une grande mine de fer. C'est un train de marchandise constitué de deux wagons voyageurs et le reste en grands wagons métalliques à a ciel ouvert dans lesquels seront chargés les cailloux. Il part à vide de Nouadhibou et revient chargé. Dans les deux sens il est autorisé de monter dans les wagons de marchandise gratuitement qu'ils soient vides ou pleins. J'ai donc attendu le train le long de rails et le vit arriver, interminable. A l'arrêt je monte dans le wagon devant moi, à l'écart des autres voyageurs. Rien que le fait de se retrouver dans le wagon métallique, brut, sous le soleil, la mer en face pleine de carcasses de bateaux rouillés, éventrés, abandonnés. Encore une fois je suis toubab, mais merde, c'est grandiose !

Puis le train démarre, le bruit, le grondement métallique étouffé et lointain du grondement des wagons qui commencent à avancer se rapproche dans un vacarme incroyable et me dépasse. Le paysage commence à bouger, le vent souffle. Il faut prévoir un foulard et des lunettes pour se protéger du vent, du sable et de la pluie. Ainsi que de la nourriture, de l'eau et des vêtements chauds car le trajet est long et traverse la nuit noire et froide du Sahara. Les wagons tremblent et le train avance au loin, zigzaguant comme un serpent. En longeant les bidonvilles de Nouadhibou, les enfants courent par dizaine à coté du train en faisant des signes de la main puis jetant un gros cailloux des qu'une tête dépasse. Le train s'avance peu a peu dans les immenses plaines désertiques avant que le soleil ne s'efface pour laisser place à l'autre monde.

Le rêve. Intemporel, incroyable, éveillé, endormis. A chaque fois que le train ralentit, l'entrechocs des wagons les uns aux autres provoquent un bruit aussi effrayant que brutal, entre la foudre et un avion qui vous tombe dessus d'un coup, mais suffisamment lentement pour déclencher chez moi un reflex incontrôlé, en m'agrippant au bord et repliant les jambes le plus haut possible, bêtement. Mais la secousse qui accompagne le bruit, bien que très puissante finit par être maîtrisable et se confond dans le bordel ambiant des éléments environnants. J'ai mis mon sac et ma guitare dans un coin du wagon, grand et vide, et par chance j'ai réussi à accrocher mon hamac qui amortit toutes les vibrations et s'avère idéal. Je fume le dernier pétard que j'avais déjà roulé, prévoyant des conditions - ayant tout de même essayé par la suite c'est une galère sans nom - et finit par fermer les yeux dans mon cocon. Le temps a perdu sa valeur, je suis embarqué et c'est tout. Quand je rouvre les yeux, des gouttes d'eau traversent la toile de mon hamac, il pleut. Je me lève, instable, un peu endormis, la pluie, les vibrations, le bruit, la nuit, c'est tellement fort que sa efface tout le reste. Je suis dans une sorte de rêve éveillé sans me poser de questions. Au loin les montagnes s'enchaînent dans le noir et le sol, le plat, tout est lisse, et à certains moments une petite dune se distingue dans l'ombre, isolée, défilant comme sur un moniteur de rêverie. Je suis sale, recouvert de sable et de poussière de fer qui forment une deuxième peau et s'infiltre dans les nez, les oreilles, les yeux, partout. La pluie est froide, la nuit aussi. J'enfile un pull, sort la couverture de survie pour me protéger de l'eau et repart pour une série de siestes éveillés, entrecoupées de marches en ronds dans le grand wagon, seul.

Au matin, la pluie fine continue mais le paysage a changé. Les sols sont plus verts et il y a beaucoup plus de montagnes. Le train doit ralentir pour la fin du trajet car la pluie est dangereuse, j'en profite pour finalement dormir jusqu'à l'avant dernier arrêt ou j'aide des épiciers à décharger le wagon qu'ils ont remplient de condiments en tout genre, il faut se dépêcher car le train s'arrête rapidement et ne perds pas de temps. Les derniers cartons sont jettes alors que le train est déjà repartit. Quant a moi j'ai voulu aller jusqu'au bout, ignorant ce que j'y trouverais je suis arrivé à la mine, une immense montagne noire surplombée par des gros camions Caterpilar. Je suis le dernier à bord du train, je descends, rejoins la route devant moi, une voiture s'arrête et m'emmène en ville. Je suis décomposé de bonheur, remplit de nouvelles sensations incroyables, sale, mais je viens de vivre quelque chose à bord de ce gros train grossier et maladroit dans le monde de l'imaginaire...